Hubert-Félix Thiéfaine : "Le public n'est pas là pour me voir faire ma crise, il est là pour entendre ce qu'il a envie d'entendre"

Où en est Thiéfaine en 2011, à quelques semaines de la sortie de son seizième album ? On est dans l’attente, et c’est un peu plus paranoïaque aujourd’hui, car on a toujours peur de se lever un matin et de retrouver le disque sur internet. Comme beaucoup d’autres, je vis de mes droits d’auteur depuis 1973, donc je suis forcément un peu parano aujourd’hui avec la crise du disque et le téléchargement. Pour autant, avant la sortie d’un album on n’attend pas dans le silence : il y a les premiers retours des journalistes ou des fans sur le net, la fréquentation du site, les locations de Bercy. C’est plutôt rassurant pour le moment. Quand on est chanteur on a trois vies, c’est pour ça que je m’appelle Hubert, Félix et Thiéfaine. Il y a d’abord la phase où l’on écrit tout seul dans son coin, ensuite il y a le moment où l’on emballe un disque entouré de quelques personnes et enfin il y a le public. J’ai terminé la première phase il y a déjà quelques temps et je suis au bout de la deuxième, avec la sortie de l’album à la fin du mois et la préparation pour la scène.
En parlant justement de scène, un Bercy est déjà annoncé pour octobre. Vous avez fait des Zéniths et des salles de plus petite contenance, pourquoi revenir à Bercy aujourd’hui ? Tout simplement parce que ça fait longtemps. Mon dernier Bercy remonte à plus de 12 ans, et ces choses-là étant cycliques, c’est le moment pour moi d’y revenir. Je ne pense pas que j’en ferai un troisième mais je suis heureux d’en faire un deuxième. Il y a toute une jeune génération qui s’intéresse à ce que je fais et je voulais leur "offrir" l'ambiance particulière de Bercy, parce qu'ils étaient trop jeunes en 1998 – je pense notamment à mon fils, qui avait été gardé par ses grands-parents ce soir-là. (rires) Je suis assez à l'écoute des demandes de mon public. Je dis souvent "non" mais en vérité j'essaye toujours d'arranger tout le monde. Je trouve que les jeunes sont plus ouverts que la génération précédente ; ils sont plus proches de ma génération, où l'on écoutait Léo Ferré et Michel Polnareff, mais aussi du blues, du jazz, du classique, de la pop et du rock… Contrairement à ce que certains veulent penser, les jeunes ne sont pas autistes sous leurs casques. Ils vivent et ils écoutent à 360°.
La chanson incontournable sur scène, c'est bien évidemment La Fille du Coupeur de Joints, que vous amenez toujours d'une façon différente d'une tournée à l'autre… Il y a eu des périodes où j'avais arrêté de la jouer, mais ça n'empêchait pas le public de la chanter quand même. (rires) Il s'est passé des choses amusantes avec cette chanson : en 1995, quelqu'un est venu à la fin du spectacle et m'a dit "mais enfin, pourquoi vous n'avez pas joué La Fille du Coupeur de Joints ?", je lui réponds que si on l'a jouée, et il me dit "oui, mais pas comme l'originale" (rires). Pour cette tournée-là on l'avait joliment réarrangée façon Pink Floyd, mais je me suis rendu compte que la meilleure façon de la jouer, c'est le plus simplement possible. Les gens se sont appropriées cette chanson et il faut qu'ils puissent rentrer facilement dedans. Après je dis ça, ce n'est peut-être pas forcément ce que je vais faire pour la tournée 2011. On n'a pas encore commencé à travailler dessus…
C'est important pour vous d'avoir des chansons accessibles en plus de vos chansons plus "littéraires" ? Oui, on peut écrire d'un côté La Fille du Coupeur de Joints et Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable de l'autre. J'aime le côté "chansonnette". C'est ma façon de travailler à 360°. D'ailleurs, le premier extrait du nouvel album, La Ruelle des Morts, est dans cette veine-là. C'est une Fille du Coupeur de Joints un peu plus travaillée et un peu plus profonde, mais la structure est la même…
Ça ne vous gêne pas un peu de vous casser la tête à écrire des chansons élaborées et d'avoir une partie de votre public qui vient aux concerts pour entendre La Fille… et Je t'en remets au vent ? À une époque, ça m'énervait vraiment, oui, mais avec le temps j'ai appris à être plus tolérant. Le public n'est pas là pour me voir faire ma crise, il est là pour entendre ce qu'il a envie d'entendre. Et puis ils ne me sifflent pas quand je joue le reste (rires), donc à moi aussi d'avoir une oreille attentive pour entendre ce qu'ils me réclament. Ça ne m'empêchera pas de mettre des choses que j'ai envie de faire moi, mais j'essaye désormais de nuancer les attentes des uns et des autres.
Pour revenir à La Ruelle des Morts, peut-on dire que vous tenez ici une chanson pop, diffusable en radio ? Oui, bien sûr, mais je ne l'ai pas forcément cherché. Si j'avais voulu faire un tube pour passer en radio, je n'aurais pas mis "morts" dans le titre. (rires) Mais tout l'intérêt de cette chanson c'est justement que cette ruelle ait bel et bien existé et qu'elle excitait mon imagination lorsque j'étais enfant. Ce n'est pas pour autant une chanson nostalgique sur le temps passé, c'est simplement un souvenir. À mesure qu'on vieillit, certains souvenirs – généralement les plus doux – ressortent et j'ai choisi de mettre celui-ci en chanson. Après tout, les souvenirs les plus vieux sont ceux qui restent le plus longtemps.
Depuis l'album Scandale Mélancolique en 2005, vous travaillez avec de plus en plus de collaborateurs extérieurs pour la musique (Jérémie Kisling, JP Nataf, Ludéal, La Casa…). Est-ce une nouvelle façon de travailler ? C'est la faute aux ordis, ça. (rires) Avant j'aimais bien écrire avec ma guitare sur les genoux, et faire avancer le texte en même temps que la musique. Aujourd'hui, avec le traitement de texte, je peux écrire n'importe où et n'importe quand : par exemple, dans un hôtel à trois ou quatre heures du mat', difficile de sortir ma guitare, mais je peux continuer à écrire. J'aime aussi qu'on distribue mes textes à des jeunes compositeurs : je m'intéresse moins aux gens qu'à ce qu'ils sont capables de faire, le résultat. Quand je fais passer mes textes, je demande toujours aux compositeurs de se contenter d'un piano ou d'une guitare : il y en a aucun qui en est capable, il faut toujours qu'ils orchestrent (rires) – et je comprends ce besoin. Mais quand je reçois une musique qui me plaît, la première chose que je fais, c'est prendre ma guitare et de m'approprier la chanson à la sauce Thiéfaine, voire la bousculer. Il m'est aussi arrivé de refuser de très belles mélodies parce que je n'arrivais pas à les faire miennes. Comme un costume qui ne m'allait pas. Combien de fois j'ai failli prendre ma gratte et dire "bon, finalement je vais le faire moi" (rires), mais ça casserait l'expérience. J'ai aimé le faire sur Scandale Mélancolique donc je l'ai refait ici. Les gens pensent qu'en travaillant ainsi je ne suis plus créateur, mais au contraire : je le suis encore tout autant, car en m'appropriant la musique, j'y mets beaucoup de moi.
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