Peter Hook de Joy Division : "Ian Curtis avait cette capacité à déceler les riffs et à nous encourager à les développer"

Trente ans après ce terrible 18 mai 1980 qui laissa Joy Division décapité, c’est un exorcisme étonnant que propose Hook, et aussi un pari réussi : avec toute l’énergie punk rock que le producteur Martin Hannett avait supprimé sur disque, Peter et son groupe, qui compte dans ses rangs son propre fils à la basse, ont électrifié les dix titres de ce séminal album. Il s’est confié sur cette tranche d’histoire post punk que fut la conception, en 1979, de l’album à la pochette mythique.
Quelle était l’ambiance durant l’enregistrement de Unknown Pleasures ?
Peter Hook : C’était il y a bien longtemps, nous étions jeunes et nous étions fous. C’était l’accomplissement de nos rêves, et on a abordé ça avec beaucoup d’enthousiasme. Je me rappelle qu’on a enregistré l’album entier en cinq jours, ce qui était étonnamment rapide.
Vous avez enregistré plus de chansons que les dix qu’on retrouve sur l’album ?
On en a apporté dix, et Martin Hannett nous en a fait enregistrer deux autres en studio, Candidate et Auto-Suggestion. La première s’est retrouvée sur l’album, la seconde sur le sampler Earcom. On n’avait pas de titres d’avance.
La ligne de basse de She’s Lost Control est hallucinante. Comment l’avez-vous trouvée ?
Je ne m’en rappelle pas vraiment, c’était il y a si longtemps. Mais ce dont je me souviens, c’est que c’était toujours Ian qui disait : "Oh, ça j’aime bien ! Développe donc ça !" Il nous encourageait à jouer à notre façon. Il avait cette capacité à déceler les riffs et à nous encourager à les développer.
Il y avait beaucoup de bruitages sur l’album : du verre brisé, des bruits d’ascenseur, de respirations…
Martin nous encourageait à mettre des atmosphères, excusez le jeu de mot. On a enregistré au Strawberry Recording Studios, et l’ascenseur qu’on entend au début de Insight est celui qu’il y avait là-bas. Le verre brisé sur I Remember Nothing, c’est Martin qui cassait des bouteilles. Et dans She’s Lost Control, le "psh-psh" du hi-hat a été fait avec un aérosol, comme on le voit dans le film Control. Martin était un excellent producteur, mais c’était l’enfer de travailler avec lui. La réputation de Martin Hannett, c’est qu’il pouvait entrer en studio avec n’importe quel groupe hyper soudé, et au bout de deux jours avec lui, les musiciens se détestaient. C’est ce qui nous est arrivé.
J’ai assisté à l’un de vos derniers concerts en 1980, au Rainbow de Londres, en première partie des Stranglers. Le show s’est terminé par une crise d’épilepsie de Ian Curtis. Comment gériez-vous ça ?
Ça commençait à se produire de plus en plus souvent. Le type des lumières a balancé un stroboscope, et ça a déclenché sa crise. On disait au mec : "Pas de flashes, juste des lumières plates !" mais on avait l’éclairagiste des Stranglers vu qu’on n’avait pas l’argent pour avoir le nôtre, et il ne nous a pas écoutés. C’était une situation tendue mais Ian se remettait vite, et il nous disait qu’il était OK. Il était son pire ennemi. D’ailleurs, après le show avec les Stranglers, le même soir, on a fait un second concert au Moonlight Club, à West Hampstead je crois. C’était étrange. Les Stranglers ont été décevants, ils nous ont snobé et ne nous ont même pas laissé faire un soundcheck, c’était des nazes.
Vous aviez déjà votre public, à l’époque du premier album ?
Ça commençait à monter mais on a été coupé dans notre élan. Quand Unknown Pleasures est sorti, Factory Records en a pressé 10 000 qu’on est allé chercher en camionnette, et on a roulé avec jusqu’à Manchester pour les ramener. On les a tous vendus rapidement, sauf que comme Factory n’était pas affilié au BPI, le British Phonographic Institute, les ventes n’ont pas été homologuées pour le placement dans les charts. On en a vendu énormément, mais on n’a jamais été dans les classements. On n’a jamais eu un disque d’or, ni d’argent ni de cuivre, avec Joy Division, alors qu’avec New Order on en a eu plein vu qu’on était signés chez London Records. Ceci étant, les disques d’or sont juste des hochets, ça ne change rien au fait qu’on a vendu plein d’albums de Joy Division.
Vous avez songé à remplacer Ian Curtis après son suicide ?
On ne voulait pas changer la manière d’écrire qu’on avait et on s’est dit que ça modifierait tout si on avait un nouveau chanteur, donc très égoïstement on a décidé de ne pas le faire.
Pourtant, personne dans le groupe n’avait le charisme d'Ian…
C’est vrai, c’était un sacré pari. D’ailleurs ça me fait drôle de chanter ce soir les morceaux du premier album, et de le faire avec mon fils comme bassiste, qui a l’âge de mes débuts dans le groupe. J’aurais préféré qu’il chante et que je me contente de tenir la basse !















































