Sean Paul : « Les pieds uptown et la tête dans le ghetto »

Que pouvez-vous me dire à propos de ce nouvel album « Tomahawk Technique » ?
Sean Paul : Ma musique est faite pour profiter de la vie et en général je parle des meufs qui ondulent et me donnent envie. Il y a des morceaux sur ce nouveau disque qui reprennent cette thématique, mais il y en a d’autres qui parlent d’autres choses, d’amour, moins physique, plus émotionnel. "Hold On" par exemple c’est vraiment un encouragement à poursuivre tes rêves, à tout mettre en œuvre pour parvenir à tes fins. Grande nouveauté pour moi sur ce disque, j’ai pour la première fois fait intervenir des producteurs internationaux comme Akon, Stargate ou Kelly Rowland. Je fais du dancehall parce que je suis né en Jamaïque, c’est l’autre grand tempo originaire de chez moi avec le reggae, j’en ai toujours fait, mais cette fois j’ai demandé à des producteurs américains, des gens qui viennent de la pop, du R&B ou du rap, de travailler avec moi pour qu’ils me proposent leur propre vision de ce dancehall. C’est comme si un groupe de rock se mettait à travailler avec un producteur de hip-hop. C’était une volonté en tant qu’artiste de sortir de mon île, d’explorer de nouveaux territoires. J’espère que les gens vont aimer parce que pour moi le son est beaucoup plus grand que d’habitude.
Qui est cette jeune femme que l’on entend sur le premier morceau "Got 2 Lov U" ?
Sean Paul : Alexis Jordan, elle est arrivée deuxième à l’émission America’s Got Talent il y a six ans (la version US de La France a un incroyable talent). Elle a entamé une carrière solo qui démarre bien, elle travaille avec le producteur Stargate et c’est lui qui me l’a recommandé pour cette chanson qu’il imaginait comme un duo. Ça s’est très bien passé et voilà le résultat.
Où habitez-vous aujourd’hui, toujours en Jamaïque ?
Sean Paul : Oui.
Qu’est-ce que le dancehall pour vous ?
Sean Paul : Ce sont les chansons de la musique reggae réarrangées pour la danse, parfois on enlève les paroles, on va y raconter notre vie, nos envies, nos coups de gueule. La musique est plus orientée club que le reggae pur, et la confusion vient peut-être du fait que les endroits où l’on danse s’appellent également dance hall. Moi j’ai toujours voulu faire danser, aujourd’hui j’y amène de nouveaux ingrédients. N’oublie pas le duo que j’ai enregistré avec Beyoncé, "Baby Boy" (en 2003), c’était un premier pas vers cette orientation d’aujourd’hui, du dancehall R&B.
C’est la musique avec laquelle vous avez grandi le dance hall ?
Sean Paul : Non, ma maman écoutait les Beatles toute la journée, aussi les Carpenters et Cat Stevens. Ma tante avait une vraie discothèque et elle possédait énormément de disques, aussi une sorte de juke-box mobile, elle venait parfois avec à la maison. J’avais 12-13 ans et j’adorais ces soirées où je dansais sur des rythmes que je ne connaissais pas. Il y avait du dance hall et du reggae, mais aussi du disco, je suis né en 1973, je suis assez vieux pour avoir dansé sur des hits disco aussi. Sinon, au milieu des années 80 on captait MTV en Jamaïque, et j’écoutais beaucoup de rock à cheveux longs, le hair rock comme on dit aujourd’hui, Van Halen, Mötley Crüe ou Extreme
Et cet iroquois ?
Sean Paul : J’en avais marre des dreads en fait, je n’ai porté que ça ces vingt dernières années, c’était un bon moyen de passer à autre chose. Je crois que c’est la vraie raison, et comme je ne voulais pas raser ma tête car quand je faisais du waterpolo, j’avais le crâne rasé, j’ai opté pour cet iroquois.
Parlez-vous d’autre chose que des filles dans vos chansons ?
Sean Paul : Kingston est une ville très politisée et c’est bien évidemment la partie la plus éduquée de Jamaïque. Au début je voulais donner mon avis sur la vie sociale et politique alors que ça ne correspondait pas du tout à mon mode de vie, je ne cessais de sortir et de m’amuser. J’étais très critiqué pour cela. Je suis donc revenu à la musique de clubs parce que cela me correspondait mieux. Mais j’ai commis quelques chansons sociales récemment, "Where Is The Love" et "Sufferer" ou "Never Gonna Be The Same" qui parle d’un ami à moi mort victime d’une attaque à main armée, il y a encore "Young World" ou "As Time Goes On"... Mais une chose que j’ai appris dans ce boulot c’est qu’il vaut mieux offrir du rêve ou du divertissement aux gens, plutôt que de la réflexion politique, le public préfère oublier ses soucis quelques instants, il préfère entendre : Faisons la teuf ! Éclatons-nous ! que : L’avenir est sombre, comment va-t-on faire pour payer les factures ? Il y a tellement de problèmes à résoudre dans le monde, que j’avoue ne pas savoir comment m’y prendre. Ma musique est justement faite pour s’en extirper, même si je ne suis pas sûr qu’un jour je n’y retournerai pas, car courir après une nouvelle gonzesse tous les soirs n’est pas une finalité en soi.
Est-ce dangereux d’être un artiste en Jamaïque ?
Sean Paul : Oui et non je viens des quartiers riches. Je ne viens pas du ghetto, j’y ai des amis, de la famille aussi, mais je ne m’y aventure pas sans eux. Les musiciens jamaïcains sont généralement originaires des ghettos, je suis une exception qui confirme la règle on va dire. D’ailleurs, quand j’ai commencé à faire de la musique je faisais figure d’extraterrestre. Disons que j’avais envie de traverser le miroir, je pense que c’est un trait de caractère qui me définit bien. Les pieds uptown (dans les quartiers blancs) et la tête dans le ghetto. J’ai de la chance car mes chansons plaisent aux deux côtés. Aujourd’hui, il est vrai que je m’habille beaucoup moins discrètement qu’à mes débuts, il y a une quinzaine d’années, cela aurait été beaucoup trop dangereux pour moi. Ça l’est toujours d’une certaine façon, sauf que je suis connu et l’on me reconnaît. On me laisse tranquille, mais encore une fois, j’évite les provocations inutiles, surtout du côté du ghetto. Je n’y vais jamais sans invitation.
Christian Eudeline
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