Wanda Jackson : "J'étais très en colère contre les Beatles"

N’avoir Jack White que pour soi et enregistrer avec lui un album, c’est un rêve, comment cela s’est-il fait ?
Wanda Jackson : Il est vrai que nous ne sommes pas de la même génération mais c’est un fan de rock et de plein d’autres styles de musique. J’étais très jalouse de ma copine Loretta Lynn avec laquelle il avait enregistré un disque (le ton est plutôt souriant que jaloux) et j’étais bien décidée à prendre ma revanche. Mon agent (aussi son mari) l’a contacté il y a deux ou trois ans pour savoir s’il acceptait d’enregistrer un duo avec moi sur mon prochain album, il a reçu un refus catégorique : "Un morceau pas question, mais un album entier oui !" J’étais super enthousiaste, et Jack a commencé à m’envoyer des idées de reprises, des chansons qui pouvaient me correspondre (Shakin’ All Over, Busted, Rum And Coca-Cola, Nervous Breakdown…). Ce ne sont que des classiques, je les connaissais déjà presque toutes, je n'attendais qu’une chose enregistrer en studio avec lui.
Il est écrit que c’est Elvis qui vous a conseillé de chanter du rock and roll.
Oui c’est exact, nous avons souvent partagé l’affiche entre 1955 et 1957, au début moi je chantais de la musique country. C’est Elvis qui m’a fait découvrir le rock and roll, c’était un style qui était en train d’exploser, tout le monde en parlait, le public en raffolait, et au fil des dates il y avait de plus en plus de spectateurs. Elvis m’aimait bien, nous sortions souvent ensemble et il voyait bien que la musique country était un genre allant déclinant. Il m’a donc conseillé de chanter du rock and roll. Son argument était le suivant : "Il y a un style de musique qui est en train de devenir très populaire pourquoi ne l’adoptes-tu pas ?" Je ne me suis décidée que très tardivement, en 1957 via un titre qui mixait encore les deux I Gotta Know, Elvis l’avait aussi enregistré, ça m’a rassuré, j’avais comme un modèle pour le chanter.
Quel était le secret d’Elvis ? Est-ce que toutes les filles étaient réellement folles de lui ?
Son charisme était incroyable, personne ne pouvait y échapper, les filles comme les garçons. J’étais un peu amoureuse de lui il est vrai et avec le recul je me rends compte que j’appréciais énormément sa gentillesse, il prenait du temps pour expliquer à mon père et moi pourquoi je devais essayer de chanter du rock. Son charisme exceptionnel, aujourd’hui je le retrouve en Jack White, c’est le genre de personne qui rentre dans une pièce, et pour lequel le temps s’arrête, toute l’activité tourne alors autour d’eux. Elvis était toujours très bien habillé, propre et extrêmement soigné, et surtout il était fondamentalement différent des autres. Personne n’avait jamais vu quelqu’un comme lui, et puis il y avait sa musique. Il a créé ce style, il a été le premier à chanter du rock de cette manière, mais surtout il avait notre âge. C’était la première fois qu’un jeune chantait pour un public de son âge une nouvelle musique, en cela c’était une totale révolution. Il le remarquait et nous en parlait souvent. Avant qu’Elvis ne chante, le public ne faisait pas réellement attention à l’âge des artistes, cela n’avait pas d’importance, ou plutôt il n’y avait pas de corrélation. Mais Elvis a changé la donne.
Qu’en pensait votre père ?
Il n’y voyait aucun mal parce que lui aussi connaissait Elvis depuis très longtemps, depuis les débuts en fait. Et il savait comment Elvis était, qu’il n’était pas le sauvage ni le démon que l’on disait, le rock and roll avait très mauvaise réputation mais Elvis était travailleur et très concerné par sa musique. C’était tout sauf un voyou. Cela doit être la confiance. C’est la même chose lorsque je me suis mise à chanter du rock and roll, il avait confiance en moi.
Vous avez eu du succès au Japon dès la fin des années 50 ?
J’avais enregistré une chanson qui s’appelle Fujiyama Mama, les paroles disaient : "I've been to Nagasaki, Hiroshima too ! The things I did to them baby, I can do to you ! Or les Américains détestaient cette idée, cette référence à la seconde guerre mondiale qu’ils avaient pourtant gagnée ; par contre les Japonais ont immédiatement adoré. Ils m’ont invitée chez eux pour venir chanter, c’était en 1959, et j’y suis restée 7 semaines. Depuis j’y vais régulièrement. Le plus incroyable c’est que je ne suis pas la créatrice de cette chanson, d’autre chanteuses (très obscures Eileen Barton, Annisteen Allen) l’avaient déjà chantée, mais sans doute pas avec la même force de conviction.
Vous souvenez-vous de votre première venue à Paris ? (Wanda Jackson joue deux fois à Paris en 1965, une première fois à l’Olympia avec Roy Orbison puis à la Locomotive en octobre, où elle est accompagnée de musiciens français, les Lemons de Michel Jonasz. Elle ne semble se souvenir que de la deuxième)
J’ai une vague image en tête, les gens de la maison de disques ne parlaient pas un mot d’anglais, tout comme les musiciens, ces derniers ne parlaient même pas la même langue que moi pour les accords, les clés, ils disaient "do ré mi fa sol", au lieu de "C D E F G A B". C’était très difficile pour se comprendre... Les gens de Capitol mon label m’avaient conseillé de ne pas parler entre les morceaux : "Quoi que tu fasses, ne parle pas ! Enchaîne." Bien évidemment, j’ai fait comme bon me semblait. J’aimais le moment présent et je me suis mise à parler, et le public a adoré, la preuve j’ai eu un rappel, un "encore" comme vous dites. Ça m’a beaucoup rassuré, car encore une fois les gens de Capitol m’avaient un peu mis la pression, me présentant le public français comme des gens qui allaient me jeter tout ce qui leur tombaient sous la main, c’était tout le contraire en fait. La salle n’était pas très loin du Moulin Rouge dont j’avais entendu parler, le Moulin Rouge, Montmartre, Pigalle, ce sont des mots qui font rêver tous les Américains.
Dans les années 60, le rêve du rock semble s’être terminé.
Oui à cause des Beatles, j’étais très en colère contre eux parce qu’ils étaient distribués par le même label que moi, Capitol, et soudain il n’y a plus eu qu’eux qui comptaient. Le rock à partir de la seconde moitié des années 60 est devenu has-been, même pour Elvis ou Jerry Lee Lewis, c’est devenu difficile, alors pour moi, impossible de continuer. Je me suis tournée vers la musique country, aussi vers le gospel. Cela ne recommencera qu’à la fin des années 80, grâce aux pays scandinaves qui me demanderont de participer à des festivals de rockabilly et de rock and roll.
Des regrets ?
Non, aucun. J’ai eu la vie dont tout le monde rêve, non ? J’ai rencontré de merveilleuses personnes, voyagé à travers le monde, mes parents m’ont aidée, un mari (Wendell Goodman) qui depuis presque cinquante ans s’occupe puisqu’il est mon manager. Nous avons eu de superbes enfants, des petits-enfants également. Aujourd’hui, j’enregistre avec Jack White qui est plus jeune que mon fils, que demander de plus ? Ah si, j’aimerais bien venir chanter à Paris, mais je crois que c’est en bonne voie.













































